Le jour où le soleil ne s’est pas levé : une lettre ouverte à Sophia.

Un texte de Sofiane H.

Pensée à toutes les victimes de LGBT-phobie,

Casablanca, Le 14 avril 2020,

Comme tous les jours, je me suis levé. J’ai préparé mon café. J’ai allumé ma clope. Je me connecte à cette application au masque jaune dont je cache soigneusement le logo par un petit subterfuge. Je défile. Je suis surpris par tant de nouveaux profils. Est-ce à cause de l’ennuie ? Est-ce un besoin de rompre avec cette terrible solitude du confinement ? Ma boîte de réception clignote frénétiquement. Des messages en anglais, en français et en arabe. Des propositions, trop belles pour être sincères. J’ai l’habitude des mythomanes sur cette application, mais je me laisse tenter. Celui qui me promet déjà de faire le tour du Maroc après la pandémie, et celui qui me propose de briser son confinement pour venir me chercher en 4*4. Pourquoi pas ?

Depuis le début du confinement des miracles se sont produits. Mon amie Kenza a reçu un appel de son ex-copain après deux ans de rupture. Ma collègue Lorie a eu une proposition d’achat d’une photo qu’elle avait faite il y a cinq ans. Elle qui s’était tant rêvé en photographe. La terre a commencé à mieux respirer et l’aire climat de ma ville est devenu propre. Certains disent même que le trou de la couche d’ozone s’est rétracté. Même le harcèlement nous ne le voyons plus, du moins dans la rue. Il est certainement quelque part. Il réapparaitra dans quelques jours, quelques heures. Quelques minutes.

Celui qui m’a promis le voyage vient de me bloquer après avoir reçu ma photo. Cela ne me fait rien. Après tout c’est quand même louche de proposer un voyage à quelqu’un comme ça. Le 4×4 man me demande plus de photos. Il veut voir mon sexe. Il veut voir mon cul. Je cède. Je me mets en danger je le sais, mais les gentlemen polis ça ne court pas les profils sur Grindr.

Je passe ma journée à rêver du prince charmant. Le téléphone sonne. C’est Kenza qui me demande si je vais bien. Son ton est bizarre, sa voix hésitante… Elle finit par m’annoncer que des photos de moi, très compromettantes, circulent sur la toile. Il y a depuis quelque jours a commencé, une terrible campagne de outing des personnes LGBTQ+ au Maroc. Des jeunes garçons ont été chassés de chez eux en plein confinement, d’autres subissent des violences inouïes à l’intérieur de leurs foyers, d’autres subissent tout simplement un terrible chantage. Des groupes sur Facebook, se mettent à publier des captures d’écrans, comprenant les profils, les photos intimes, les identités de centaines de gays au Maroc. Je suis au milieu de la tourmente, en quelque seconde, je pense à ma mère, à mon père, à mes frères et sœurs, mes collègues… Au gardien de ma rue, aux voisins…. D’où viennent ces photos ? Serait-ce celles que j’ai envoyées à mon prince charmant ? Je me reconnecte très vite pour découvrir que le profil de mon amoureux avait disparus. Kenza m’apprend que la cabale est initiée par Sofia Taloni. La créature drôle et insolente que je suis sur Instagram. Un.e. monstre finalement !

Mais la vie m’a appris depuis très longtemps Sofia, que nous ne pouvons jamais déshumaniser quelqu’un et mon engagement pour la cause LGBTQI+ m’a enseigné que Queer est celui qui se dit Queer. Qu’il n’y a pas plus LGBT-phobe que de remettre en question le genre et la sexualité de quelqu’un. Mais là, ils me disent que c’est toi Sofia Taloni qui a incité les gens à aller sur Grindr. Toi qui te dis trans. Toi qui te dis gay. Qui te dis plus homme que tous les hommes ! Qu’est-ce qu’être trans Sofia si ce n’est être solidaire avec sa communauté. Qu’est-ce qu’être Queer si ce n’est être révolutionnaire contre l’injustice. Qu’est-ce qu’être gay si ce n’est qu’aimer les hommes. Les humains. Tous les humains.

Solidarité, nous disons. La communauté LGBT n’est riche que du soutien des siens. Nous les enfants maudits de la religion, les citoyens bannis de l’état, et les vampires refoulés de la société. Nous n’avons toujours survécu que grâce à la solidarité. Et aujourd’hui, c’est l’une des nôtres qui nous trahit. Es-tu vraiment des nôtres ? Je n’en suis pas si sûr. Mille et une questions me viennent à l’esprit. Peut-on se prétendre Queer sans revendiquer la justice et la liberté ? Toute personne Queer est militante dans ce pays Sofia. Militante par sa liberté sexuelle, militante par le seul fait d’exister.

En te voyant Sofia ricaner dans tes vidéos sur ces pédés non assumés comme tu dis, sans leur donner la moindre circonstance atténuante. Sans te poser la moindre question : Ont-ils eu les même privilèges que toi ? Souviens-toi Sofia Taloni quand tu étais une « moins que rien », malheureuse et misérable du regard de l’autre. Tout comme moi aujourd’hui. Tout comme nous. Tout comme ceux que tu viens de clouer au pilori. Moi, SOUFIANE, NIZAR, NAWFAL, ILIAS et ces autres que tu as nommés.

Aujourd’hui « tu as traversé la rivière et tes pieds sont devenus secs », comme nous disons chez nous. Mais certains pieds ne sont toujours pas secs.
Je ne suis pas lâche Sofia, comme tu dis. Je n’allais pas rester être caché toute ma vie. Je rêvais de faire mon coming-out sur la couverture d’un Magazine People comme toutes ces stars de cinéma, comme Abdellah Taia mon écrivain préféré. Mais tout ce que je ne voulais pas c’est être « OUT-é ». Encore moins par une des nôtres. Oui
Je ne comprends pas pourquoi une personne comme toi pourrait m’en vouloir. Vis-tu dans un pays qui te menace de prison pour chaque relation sexuelle ou amoureuse ? Vis-tu dans une famille qui connaît tout de toi, sauf ce que tu es vraiment ? As-tu une vie fragile capable de se briser pour n’importe quel acte irresponsable comme le tien ?

C’est toi qui m’a outé Sofia.

Inciter c’est commettre.

Je pars Sofia. Là où il n’y a pas d’état, pas de religions. Pas d’injustice. Pas de Sofia Taloni !

L’histoire nous jugera. Elle jugera le lâche, caché, refoulé qui a essayé de se faire une place dans ce monde, et toi l’irresponsable, la cruelle confinée à Istanbul, envoyant ton venin virtuel nous détruire. Nous les vulnérables.

« Nous les peu… Nous les rien… Nous les chiens… » Comme disait Léon Gontran Damas.

Aujourd’hui grâce à la mobilisation communautaire ton compte a été supprimé. Mais avant cela, tu m’as supprimé aussi.

Ma vie m’est insupportable.

©Copyright Oumaima Dermoumi, Abandonned Souls and City 2018.

One thought on “Le jour où le soleil ne s’est pas levé : une lettre ouverte à Sophia.

  1. Kami OBA

    C’est triste mais retreiuve8la force de vivre dans ton histoire.

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